SOCIÉTÉ - Un monde parallèle dont le dossier n'a jamais été ouvert

Les homosexuels au Liban, solitude et vie en marge


Une manifestation «Gay» aux États-Unis. Les homosexuels sont désormais reconnus comme un élément important de l'électorat


 




«Vous ne savez pas ce qui se passe! Vous êtes totalement à côté de la réalité.» Cet homosexuel anonyme, qui se confie sur la «hot line» de l'Association pour le développement communautaire, spécialisée dans la lutte contre le sida, tente par ces mots d'attirer l'attention de son interlocuteur sur ce monde parallèle dont, volontairement ou non, «les gens dits normaux» ne savent rien. Officiellement, l'homosexualité est un délit puni par la loi. Mais à part quelques descentes de police lors de certaines «réunions», suivies de quelques arrestations, histoire de montrer qu'on ne badine pas avec la loi, le dossier n'a jamais été ouvert. La société préfère oublier l'existence de cette communauté, plongeant celle-ci dans la marginalité et dans les excès. C'est pourquoi , il serait peut-être temps d'en parler franchement, même s'il est encore difficile de définir l'homosexualité.
S'ils se reconnaissent entre eux, par une mystérieuse chimie qu'ils sont les seuls à percevoir, les homosexuels du Liban cherchent le plus souvent à cacher leurs préférences sexuelles. Parfois, parce qu'ils en ont honte et qu'ils ne réussissent pas à l'accepter et parfois pour ne pas déranger un environnement sectaire et intolérant. Parfois encore, parce qu'ils considèrent que leur vie privée ne regarde qu'eux. Ils ont beau être discrets, par choix ou par nécessité, ils n'en dérangent pas moins la société. Comme si le seul fait de leur existence remettait en question des vérités que l'on croyait solidement établies.
Très rares sont donc ceux qui vivent leur homosexualité au grand jour, et lorsque celle-ci est de notoriété publique, les gens se gardent bien d'en parler franchement.
Claude, lui, ne veut plus se cacher. À près de 50 ans, il estime avoir acquis le droit d'afficher ses préférences. C'est qu'il en a beaucoup vu au cours de son existence. Et pas toujours du beau. «Il faut avoir le caractère bien trempé pour supporter tout ce que j'ai subi», dit-il.
Claude affirme que, dès l'enfance, il a senti qu'il était différent. Il ne se sentait nullement attiré par les femmes alors qu'en présence d'hommes, il éprouvait de vives émotions. À l'âge de 12 ans, il décide de s'en ouvrir à ses parents. Son père hurle, tempête et choisit de sévir, alors que sa mère essaye d'être plus compréhensive. Mais ses parents espéraient alors qu'il en «guérirait». Ils ont tout tenté pour le «faire changer», y compris de l'effrayer en lui parlant de «crime contre Dieu». À quatorze ans, l'adolescent se révolte, décidé à afficher son homosexualité. Il se déguise donc en femme à l'occasion de la Sainte-Barbe. Des amis le photographient et c'est alors, selon ses propres dires, un scandale terrible. Depuis ce jour, il choisit de vivre sa différence au grand jour. Ses parents ont toujours du mal à l'admettre, mais leur hostilité s'est quelque peu atténuée. Mais l'attitude la plus méchante est venue de ses frères et surs. Celles-ci vont même jusqu'à lui interdire de fréquenter ses neveux. Comme s'il souffrait d'une maladie contagieuse. «Bien sûr, c'est blessant. Mais depuis le temps que je subis l'ostracisme, je me suis habitué aux vexations».
Claude considère qu'il n'a aucun problème personnel, mais c'est la société qui a un problème avec lui. «Je suis un homme qui aime les hommes. Je ne l'ai pas voulu. C'est venu naturellement et je n'y peux rien». Il ne se cache donc pas, mais garde l'anonymat juste par égard pour ses parents.
De nombreux autres homosexuels n'ont pas cette sérénité ou, comme il l'appelle, «cette force de caractère». Ils dissimulent à la société leurs tendances, même si, à un il exercé, celle-ci finit toujours par apparaître. La plupart se dotent même d'une couverture de «respectabilité», en se mariant et en ayant des enfants «pour faire comme tout le monde». Claude a ainsi perdu plusieurs de ses amis qui ne pouvant plus supporter les pressions sociales, ont fini par se marier. Ils l'ont ensuite relancé pour poursuivre leur ancienne relation mais, pour lui, c'était bien fini, ils avaient fait leur choix.

Des interlocuteurs anonymes qui veulent se confier

Quelles chances de réussite ont ces mariages ? Au siège de l'Association pour le développement communautaire, on reconnaît recevoir plusieurs communications anonymes d'homosexuels mariés qui ne supportent plus les liens du mariage. Le directeur de l'association, Élie Aaraj, raconte que ces hommes commencent par affirmer vouloir s'informer sur le sida. Puis, de fil en aiguille, ils se mettent à parler d'eux-mêmes. «Ils veulent surtout se confier et ils ne savent pas à qui s'adresser, tant ils ont honte ou peur du scandale». Surtout qu'ils ont en général une femme et des enfants. L'association pour la lutte contre le sida devient ainsi une oreille amicale et, surtout, elle écoute sans porter le moindre jugement. Et c'est ce qui rassure le plus ses interlocuteurs. Mis à l'aise, ceux-ci sortent parfois de leur anonymat et viennent en visite au siège de l'association. Ils ne se sentent plus rejetés et ils peuvent être eux-mêmes sans avoir à se contrôler ou à modifier leur comportement.
Les membres de l'association deviennent les dépositaires de secrets intimes parfois lourds à porter. Selon M. Aaraj, beaucoup d'homosexuels ont commencé par subir des relations incestueuses étant enfants, leurs normes affectives étant entièrement bouleversées, ils sont devenus des homosexuels. La plupart d'entre eux ont gardé longuement le secret sur ces relations et ce n'est que bien plus tard qu'ils arrivent à en parler, tout en se sentant protégés par l'anonymat, aussi bien sur l'inceste que sur l'homosexualité.
Souvent, le plus dur pour eux, c'est d'avoir à mener cette double vie à laquelle les contraint la société. Ils deviennent ainsi une sorte de Dr Jeckyll et M. Hide. Le jour, ils sont «normaux», jouant le jeu autant que possible et, le soir, ils se rendent dans les boîtes ou dans les lieux de rendez-vous homo, pour se laisser aller à leur véritable nature. Selon certaines confidences, ils ont même des salles de cinéma, généralement dans les quartiers intérieurs. Ces salles diffusent certains soirs des séquences pornographiques homosexuelles en plein film, et les homosexuels se donnent le mot. Résultat, tout le monde se précipite ensuite dans les toilettes pour des exhibitions prohibées par la morale et l'hygiène. «Mais que voulez-vous, s'écrie un homosexuel, les autorités ne nous laissent pas d'autre choix. Nous en sommes à nous retrouver dans ces lieux malfamés, parce que nous sommes indésirables dans les lieux "respectables"».
Leurs boîtes sont ainsi devenues le refuge de tous les marginaux, et les homosexuels sont mis dans le même sac que les drogués, les adorateurs du Diable et les autres phénomènes de société. Dans ces boîtes, l'atmosphère est d'ailleurs carrément psychédélique et il faut avoir déjà avalé quelques verres pour s'y sentir plus ou moins à l'aise. Claude reconnaît, du reste, qu'il n'aime pas s'y rendre. «On va là-bas pour le sexe, ou pour draguer, mais certainement pas pour nouer une relation véritable. Or, moi, c'est justement ce que je recherche, mais cela devient de plus en plus difficile. Vivre au grand jour leur étant pratiquement impossible, les homosexuels se rabattent sur des aventures à la sauvette et souvent sordides».
La drague se fait aussi dans des lieux plus ou moins isolés, la nuit, le long de la côte, à Beyrouth ou à Maameltein, les homosexuels rodant pour recruter les enfants abandonnés, qui errent en attendant le lever du jour pour mendier. Pédophilie, prostitution infantile et homosexualité, on ne sait plus à quel crime se vouer et il n'y a plus trace d'amour dans ces relations à la sauvette.
Selon Claude, il n'y a pourtant pas de différence entre un homme et une femme qui s'aiment et entre deux hommes qui s'aiment. D'ailleurs, il était lui-même profondément amoureux de «son ami», mort l'an dernier dans un accident de voiture. Depuis, et en dépit des sollicitations diverses, il n'a pas encore mis fin à son deuil, préférant la solitude à une petite aventure qui trahirait son amour.
Que veut-il dire par sollicitations diverses? «Beaucoup d'hommes souhaitent tenter une aventure homosexuelle pour l'expérience ou juste pour réaliser un fantasme. Vous n'imaginez pas le nombre d'avances que je reçois. Il m'est arrivé parfois, par désespoir, de participer à "des partouzes". Mais j'y ai vite renoncé car, au Liban, lorsqu'il y a une dénonciation, les petits sont coffrés et les grands sont protégés. Comme je suis petit, je n'ai pas envie de me retrouver au poste de police»
Claude n'a jamais accepté de subir une psychothérapie. «Pourquoi chercher midi à quatorze heures ? Je suis homosexuel de naissance. Je n'y peux rien et que ceux que cela dérange ne me fréquentent pas».
C'est plus facile à dire qu'à faire. Et les homosexuels ont souvent beaucoup de mal à assumer leur double vie. Isolés, enfermés dans un cycle infernal de mensonges, ils ont toujours la phobie de l'abandon et sont la proie d'idées suicidaires. Ils finissent souvent par craquer et se lancent alors dans l'autodestruction systématique.
En étant plus tolérante, la société pourrait-elle les aider à se sentir moins exclus ? Pour cela, il faudrait commencer par amender une loi obsolète qui considère l'homosexualité, sans la nommer expressément, comme un délit pénal passible de prison. Certes, cette loi n'est plus appliquée aussi strictement qu'auparavant. Mais pour les homosexuels, c'est toujours une menace qui pèse sur eux, en plus de la honte, de la solitude et du besoin de se cacher.
Dans un pays qui prône la démocratie et la tolérance, n'est-il pas temps que cela change ?

Au regard de la loi

Les articles 518 à 522 du Code pénal punissent l'homosexualité sans la nommer explicitement, mais en l'englobant dans les actes impudiques. Elle est alors punie d'une peine de prison allant jusqu'à six mois. Mais l'article 534 est bien plus clair, puisqu'il stipule que «toute conjonction charnelle contre l'ordre de la nature sera punie de l'emprisonnement jusqu'à une année».

Mounir Chamoun: Une psychothérapie pour être mieux dans sa peau

L'homosexualité est-elle une maladie ou une déviation due à un environnement donné? Faut-il soigner les homosexuels, sévir contre eux pour les obliger à réagir, ou tout simplement les accepter avec leur différence? Autant de questions auxquelles la science n'a pas encore apporté une réponse définitive. Mais le plus dur est sans doute pour un homosexuel d'assumer sa situation. C'est d'ailleurs souvent la raison pour laquelle certains d'entre eux choisissent de suivre une psychothérapie. Le Pr Mounir Chamoun, vice recteur à la recherche à l'USJ, précise que l'homosexualité est considérée hors normes si l'on estime que le couple hétérosexuel est la norme.
«Chez les chrétiens, ajoute-t-il, le mariage a théoriquement trois objectifs: la sanctification des époux, l'extinction de la concupiscence et la procréation. Il n'empêche que l'Église accepte le mariage de personnes stériles ou ayant dépassé l'âge de la procréation. Pourtant, l'homosexualité reste un phénomène marginal. Ce qui a changé aujourd'hui, c'est le regard qu'on porte sur elle. Désormais, l'homosexuel est considéré dans la plupart des pays comme un être humain ayant des droits, à condition de ne pas déranger l'ordre public ou le fonctionnement social».
Selon le Pr Chamoun, il y a trois sortes d'homosexuels: ceux dont l'homosexualité a un fondement génétique - des chercheurs américains tentent de prouver que celle-ci est innée - ceux dont l'homosexualité a une origine éducationnelle (rapport insuffisant avec les parents) elle se déclare vers l'âge de 10 ans, et enfin ceux dont l'homosexualité est latente.
Elle se révèle à la suite de déceptions graves dans des relations hétérosexuelles. «Les cas les plus fréquents sont ceux dont l'homosexualité a une origine éducationnelle». Et dans cette situation, il y a de fortes chances de la dépasser.
Ceux qui souhaitent subir une psychothérapie le font parce qu'ils sont gênés par le contexte social.
«Ils font de l'anxiété et souhaitent réorganiser leur vie. Certains ne veulent pas devenir hétéro, mais seulement être mieux dans leur peau ; d'autres rejettent leurs attractions homosexuelles et demandent s'ils peuvent changer».
La thérapie est longue mais, dans la majorité des cas, les patients réussissent à réorganiser leurs vies; soit ils vivent mieux leur homosexualité clandestine, soit ils changent. Parfois, certains patients éprouvent un profond malaise, sans parvenir à en définir la cause.
«Or, ce malaise peut être dû à des tendances homosexuelles inconscientes que nous essayons de les amener à découvrir».
Le Pr Chamoun est catégorique: «Même dans les pays où l'homosexualité est acceptée, les homosexuels ont des problèmes psychologiques.
La solitude, les tendances suicidaires les guettent toujours et s'accentuent vers 40 ou 50 ans». Les mariages, «pour faire comme tout le monde», ont-ils une chance de réussir? «Il faut en tout cas en parler avec l'autre, répond le Dr Chamoun, car on ne peut partir sur des bases faussées».
Les homosexuels sont-ils un danger pour les enfants? «Ce n'est pas une maladie contagieuse.
Mais parfois les adultes craignent que les homosexuels n'aient des accès de pédophilie».
Le Pr Chamoun pense qu'en général, les homosexuels cherchent de la tendresse, de l'amour, bref des relations véritables. Selon lui, c'est rare que cela soit uniquement pour le sexe.
Mais les plus malheureux sont ceux qui ne passent jamais à l'acte parce qu'ils ne s'assument pas par peur de la loi ou de la condamnation sociale. Et ils finissent par se détester et détester leur entourage.
Mais même lorsqu'ils assument, leur vie n'en est pas moins une longue histoire de solitude, avec toujours cette épée de Damoclès que constitue la loi désuète.

Scarlett HADDAD